“… De Batard” : une leçon de narration signée Laylow

Symbole d’une ère nouvelle dans le rap français, l’album “Trinity” de Laylow renferme un chef-d’œuvre narratif : “… De Batard”. Une chanson s’inscrivant dans la lignée des grands storytellings du genre, que (+33)RAP vous propose de décrypter aujourd’hui.

(+33)RAP dévoile le deuxième volet de sa nouvelle série d’articles : Storytelling et rap français. Ce rendez-vous mensuel a pour objectif d’offrir un panorama des morceaux storytelling marquants. Naviguant entre classiques du genre et œuvres méconnues, la promesse est claire : rendre à ce pan du rap ses lettres de noblesse. 

Qu’est-ce que le storytelling ?

Pour rappel, le dictionnaire Larousse présente le storytelling comme une “technique de communication politique, marketing ou managériale qui consiste à promouvoir une idée, un produit, une marque, etc., à travers le récit qu’on en fait, pour susciter l’attention, séduire et convaincre par l’émotion plus que par l’argumentation”. 

Toutefois, lorsqu’il est affilié à l’univers du rap, ce dernier se mue en un outil puissant d’expression, permettant aux artistes de dépeindre des scènes de la vie quotidienne, de partager leurs expériences personnelles et de donner vie à des personnages fictifs.

Un album concept

Si “…De Batard” de Laylow est un storytelling, il est nécessaire de rappeler que l’opus duquel il est extrait, “Trinity”, prend lui-même la forme “d’album concept”. Alors, avant d’entrer dans l’analyse du morceau qui nous intéresse aujourd’hui, dézoomons un instant pour parler de cet album dans son ensemble. 

Sorti le 28 février 2020, “Trinity” s’impose comme une véritable odyssée sensorielle. Inspiré par la série de films “Matrix” des sœurs Wachowski – dans laquelle l’humanité est prisonnière d’une réalité virtuelle -, l’album nous conte la relation entre Laylow et Trinity, un logiciel de stimulation émotionnelle avec lequel il entretient une relation étroite dans le but de fuir son quotidien.  

Dans cet album de 22 titres, ponctué par sept interludes dépeignant l’évolution de la relation entre Laylow et Trinity, l’artiste explore la dualité entre le monde réel et virtuel, questionnant la nature de la réalité et la place de l’émotion dans notre existence.

Pour retrouver les autres épisodes de notre série d’articles : “Storytelling et rap français”, cliquez ici

Le contexte

Après avoir posé le décor, plongeons désormais dans l’analyse de “…De Batard”. Toutefois, pour décrypter les rouages de ce morceau, il est indispensable de s’attarder sur l’interlude qui le précède, “Mieux vaut pas regarder, PT 2”. Dans cette séquence, Laylow semble avoir temporairement délaissé le monde virtuel de Trinity. Confronté à un retour abrupt à la réalité, il est soudainement interpellé par un mendiant. Le rappeur engage alors une conversation avec cet homme, dont le récit sera dévoilé dans le morceau suivant : “…De Batard”.

Quatre points de vue

Le morceau “… De Batard” nous décrit la déchéance d’un homme dont la procrastination a entraîné sa chute. Chaque couplet de ce titre à quatre voix offre une perspective unique de la part de chacun des narrateurs.

L’homme

Interprété par Laylow, le premier couplet se concentre sur un père de famille au chômage. Ce dernier nous dépeint un tableau morose, contant les déboires familiaux auxquels il fait face quotidiennement. “Ça toque, c’est ma femme, elle fait grave chier, elle fait que m’répéter que j’suis un bâtard. Elle a pas tort mais j’espère bien qu’elle a pas cramé les messages qu’la voisine envoie à pas d’heures. Et l’pire, mec, c’est qu’la gamine a tout vu, lundi dernier, y avait la meuf, j’étais en calbar”.

La femme

Le second couplet offre une voix discordante, celle de la femme du protagoniste initial. Interprétée par Laylow, cette voix féminine exprime une exaspération croissante face à l’inaction de son mari. Elle dépeint sans concession les mille-et-un problèmes auxquels le couple est confronté, entre chômage, retard de loyers, problèmes conjugaux et soucis comportementaux de leur fille. 

La fille

Vient alors le troisième couplet, également rappé par Laylow, qui nous plonge dans le quotidien tourmenté de leur fille, une pré-adolescente de treize ans. Cette dernière explique entretenir une relation avec un homme de six ans son aîné, et ce malgré l’opposition de son père. “Y’a c’mec, il est trop beau mais mon père dit qu’c’est trop tôt, R.A.F j’l’ai vu tromper ma mère donc j’fais c’que je veux, bref…”

L’huissier de justice

Enfin, le dernier couplet introduit un nouveau personnage, interprété par Wit, un artiste avec qui Laylow collabore fréquemment. Ce passage met en scène Wit dans le rôle d’un huissier de justice, venu saisir les biens de la famille en raison de plusieurs mois de loyer impayés. Imperturbable et dénué d’empathie, ce dernier accomplit son travail non sans une certaine satisfaction : “Il m’dit d’attendre qu’il aura l’argent, j’lui dis qu’les saletés comme lui s’enlèvent qu’avec du détergent […] J’laisserai que le parquet, tout est revendable, j’suis pas désolé, moi, je fais mon taf”.

De qui parle-t-on vraiment ?

Mais alors, de qui parle finalement Laylow dans ce morceau storytelling ? Si, à première vue, il peut s’agir de cet homme au chômage interprété par l’artiste dans le premier couplet, certains indices subtils suggèrent qu’il s’agirait en réalité de l’huissier de justice.

Un indice clé réside dans l’interlude “Mieux vaut pas regarder, Pt. 2” qui précède la chanson. Dans cet extrait, le sans-abri exprime une nostalgie pour le mode de vie aisé du rappeur, symbolisé par la voiture de luxe dans laquelle il l’aperçoit. “À l’époque, j’étais comme toi, j’étais bien”, dit-il d’ailleurs, laissant entrevoir un passé commun marqué par le confort financier. En contraste avec ce passé commun, la réalité du personnage du premier couplet est bien différente. Son chômage, sa procrastination et son environnement de vie sordide le placent aux antipodes d’un quelconque luxe. 

Laylow et Wit

Wit et Laylow, ©TBMA

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